J'ai rédigé le texte qui suit pour un des Soupers littéraires dont j'avais eu l'idée avec Michel-Thomas Poulin et qui eurent lieu pendant quelque années chez lui et sa compagne Nancy Bélanger. Ces soupers rassemblaient une dizaine de convives et chacun disait librement son texte quand le moment lui semblait propice, à l'entrée, au mets principal ou au dessert. Chaque fois, nous nous donnions un thème, et le tout premier avait été celui-ci : La Russie.
L'idée de mon texte m'est venue après avoir lu un fait rapporté par Hubert Reeves dans L'heure de s'enivrer, paru aux Éditions du Seuil en 1986. Pour décrire le phénomène physique de la surfusion, le savant auteur relatait cette histoire de chevaux qu'il tenait lui-même de l'écrivain italien Curzio Malaparte. Celui-ci avait rapporté ce fait dans son livre Kaputt, publié chez Gallimard.
Sans avoir lu le récit original, j'ai imaginé ce qu'avait été cette scène inouïe.
Amis lecteurs, vous reconnaîtrez peut-être, dans le nom de mes personnages, un clin d'oeil aux hôtes de nos joyeux Soupers littéraires.
Bonne lecture ! ***************
Les chevaux du Lac Ladoga
par Monique Désy Proulx Montréal 29 janvier 1994
Laissez-moi vous raconter une bien étrange histoire. C'était en 1942, un soir de janvier, dans une petite île du lac Ladoga en Russie. Dans la nuit sombre, devant le lac aux eaux noires, une petite maison se dressait, isolée. Depuis quelques jours, il faisait un froid à fendre les pierres. Nina Belangerova et son mari, Mikhaïlovitch Poulinov, étaient assis près du foyer, savourant la solitude de leur refuge. Après un copieux souper, au cours duquel Mikhaïlovitch avait cuisiné le gibier pris au piège la veille, Nina fit le nécessaire pour dégager la table et entreprendre une de ces longues parties d'échec qui s'éternisaient souvent dans le silence du soir. Le son envoûtant des bûches crépitantes promettait une aimable soirée.
Depuis plus d'un an, l'Allemagne était en guerre contre la Russie et Hitler attaquait sur tous les fronts. Pour fuir le bruit des bombardements qui sévissaient à la ville, à Belomorsk, le couple s'était installé dans la propriété du père de Nina, choisissant pour quelque temps la vie rustique de cet îlot de paix.
Cependant, les bombardements n'avaient pas tardé à les suivre. Désormais, il leur arrivait d'entendre, sur l'autre rive, dans la forêt, le bruit lointain des explosifs.
Ce soir-là, quand Nina mit la main sur le samovar pour verser du thé, une détonation d'une force incroyable la fit sursauter et renverser le liquide brûlant. Cette fois, elle eut peur. Un coup d'œil à la fenêtre suffit à lui faire comprendre que l'explosion avait provoqué un incendie. Le brasier était lointain, dans les terres d'en face, mais une lueur monstrueuse colorait la forêt enneigée et les champs immobiles. La scène était grandiose. Pourtant, ni Nina ni Mikhaïlovitch ne se doutaient du spectacle plus prodigieux encore auquel ils allaient bientôt assister.
Quelques minutes après le violent soubresaut, ils entendirent un nouveau bruit dont ils ne pouvaient déceler l'origine. C'était une rumeur aiguë et tourmentée. Soudain, la neige se mit à valser, la terre vibra et Mikhaïlovitch aperçut au loin un brouillard mouvant. À l'horizon, sortant de la forêt et s'engouffrant dans la plaine blanche, mille chevaux paniqués couraient et hennissaient furieusement. Sous la lueur du feu de forêt, les chevaux offraient l'image vivante du désespoir.
Un vent de folie soufflait ; la horde farouche et déchaînée fuyait l'incendie dans tous les sens. De leur île, Nina et Mikhaïlovitch distinguaient fort bien la scène. Ayant aperçu le lac, les chevaux emballés tournèrent vers lui leur épouvante, les yeux exorbités, l'écume blanchissant leurs naseaux, leur haleine exhalant une vapeur diabolique. Pendant la course affolée de ces animaux sauvages, les longues crinières battaient dans l'air froid de la nuit et les robes châtain prenaient les couleurs de l'incendie.
Malgré le froid mordant, l'eau n'avait pas eu le temps de se transformer en glace. La masse liquide et mystérieuse du lac reflétait la lune, comme un œil immense et inhumain tourné vers le ciel. Pour les chevaux terrifiés, cette masse représentait l'espoir. Ils s'y ruèrent avec fureur, loin de se douter du sort qui les y attendait.
La tête tendue hors de l'eau, ils nageaient vers l'autre rive. Au contact de l'eau, leurs crinières ne tardèrent pas à former des cristaux. C'est alors qu'il se fit un grand vacarme. Les cristaux se propagèrent rapidement et, par une réaction en chaîne, tous les glaçons s'entrechoquèrent, se joignant en un magma mortel. L'amoncellement forma un embâcle, étouffant le poitrail des chevaux paniqués. En un instant, tout le lac gela. Arrêtés dans leur course, hébétés de ce qui leur arrivait, les chevaux poussaient dans la nuit de longues plaintes désespérées. Nina et Mikhaïlovitch, qui étaient sortis pour assister à la fuite, restaient interdits devant cette scène inouïe. Les poils fins des chevaux russes se ruant dans le lac avaient suffi à précipiter l'étau de glace qui devait leur servir de tombeau. Leurs têtes effrayées surgissaient maintenant hors du lac, leurs yeux en colère lançant des regards fous. Ils ne tardèrent pas à mourir, tous.
Nina et Mikhaïlovitch s'approchèrent de la rive. Ce qu'ils voyaient leur semblait venir de l'au-delà. La lune se joignait à l'incendie pour éclairer ces centaines de têtes frappées de stupeur. Les poils des chevaux s'étaient transformés en autant de cristaux dont le scintillement semblait une multitude d'étoiles flottant au-dessus de la banquise. De longs glaçons transparents surgissaient des crinières rigides. Chaque tête était devenue une inquiétante sculpture de cristal suspendue dans le temps.
Nina et Mikhaïlovitch restèrent longtemps là, sidérés par l'étrangeté et la beauté de ce paysage sublime, où l'horreur de la mort scintillait des mille feux de la vie.
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